auguri
Webmaster / 22.12.2023

LES VŒUX DU BUREAU SUSLLF 2023

À la lisière de deux années, conjonction sensible entre le passé, le présent et l’avenir, nous sommes ravis de pouvoir présenter nos vœux à tous les membres de la SUSLLF.

Nous vous souhaitons de continuer à cultiver les passions qui nous animent, à déambuler à travers les textes littéraires et ordinaires, les multiples productions artistiques et culturelles portées par une langue française unique et changeante, parlée ici, là et là-bas (si j’y suis), avec des accents bigarrés, porteurs d’histoires inexprimées, et des récits, poèmes, chansons, pièces de théâtre, essais, conversations, journaux… à l’image de ces accents et de celles et ceux qui s’en font les interprètes.

Marchons sans arrêt, accompagnés par la petite musique de cette langue, et faisons-la rayonner autour de nous, partageons ces trésors, à travers le sérieux de nos approches, comme une société scientifique se doit de le faire, mais aussi le plaisir du partage, qui nous permettra de susciter de nouveaux enthousiastes que nous attendons déjà à bras ouverts.



Gavril était un grand marcheur, et lecteur. Il déambulait dans la ville comme dans un livre, il la feuilletait dans tous les sens. Il considérait en effet les villes à l’égal de livres débrochés, aux pages éparses mais gravitant autour d’un axe invisible lentement dessiné par l'Histoire au fil des siècles. Certaines pages étaient sans intérêt, car non ou mal écrites, d’autres bruissaient de mémoire. Il disait qu’une ville, ça s’arpente et ça se lit, que marcher c’est lire, avec tout son corps, tous ses sens, et que lire c’est marcher, dans sa tête, dans le temps, jusqu'aux confins de soi, jusqu’aux lisières du monde. Leurs balades étaient scandées de fréquents arrêts, l'attention de Gavril étant toujours à l'affût de ce qu’il qualifiait de mémentos et de stigmates. Les premiers désignaient les plaques apposées sur des façades d’immeubles, indiquant que « dans cette maison », telle ou telle personnalité des lettres, des arts, de la politique ou de la science était née, avait vécu et œuvré tant d’années, parfois jusqu’à sa mort. Gavril faisait de longues pauses dans les lieux où le nom de certains poètes était mentionné, et il ne se contentait pas alors de parler de la vie et de l’œuvre de l’auteur, il en déclamait aussi des vers. Sa mémoire semblait sans limite, Nathan en était chaque fois ébahi. Les noms de Verlaine, Prévert, Mallarmé, Louise Labé, Rimbaud, Boris Vian, Nerval, Saint-John Perse, Éluard, Hugo, Villon, Baudelaire et de bien d’autres lui devinrent ainsi familiers, non sans une certaine confusion chronologique et quelques embrouillaminis dans l'attribution des fragments de poèmes qu’il retenait.

Gavril s’attardait également devant les plaques en l'honneur d'artistes, de penseurs, de savants ou de personnages historiques qui lui inspiraient un intérêt particulier, Il se lançait à leur propos dans des exposés quelque peu hétéroclites, mêlant en vrac repères biographiques, citations, anecdotes, et de nombreuses digressions. Ainsi quai Voltaire, Vivant Denon, « premier directeur du Louvre » : de là il dérivait sur la campagne d'Égypte, les pyramides, la civilisation pharaonique, la vanité des empires. Ou, rue Thérèse, l'abbé de L'Épée, « premier fondateur de l’établissement des sourds-muets, placé au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mérité de l'humanité et de la patrie » ; de là il extrapolait sur la langue des signes, puis sur les diverses langues, leurs richesses et leurs limites, le génie propre à chacune, jusqu’à leur confusion babelesque. Ou encore, rue Saint-Honoré, Madame Geoffrin, papesse d’un célèbre salon littéraire « qui fut appelé le royaume de la rue Saint-Honoré » où elle recevait le gratin littéraire, scientifique et philosophique de son temps ; de là il glissait vers les encyclopédistes, puis bifurquait vers Julie de Lespinasse, autre éminente salonnière et grande épistolière qu’il semblait tenir en estime affectueuse. De la sympathie, il en éprouvait autant pour des vivants que pour des morts, il avait des amis dispersés dans tous les continents et tous les siècles. Boulevard Saint-Martin, il s’était fait dithyrambique devant la mention de Georges Méliès, « créateur du spectacle cinématographique, prestidigitateur, inventeur de nombreuses illusions ». Chaque mot de l'inscription le mettait en joie : spectacle, cinématographie, prestidigitateur, inventeur, illusions. C'étaient de tels hommes, de telles femmes qui lui plaisaient, des gens qui avaient su, chacun à sa façon, étreindre la vie, quitte à s’écorcher parfois jusqu’au sang, aux larmes, sur sa rugosité, mais sans renoncer à en extraire de la saveur.

- Jouer, faire se mouvoir les choses, bouger le monde, remuer le temps, concevoir du nouveau, jongler avec les mots, les idées, les images et les sons, voilà ce qui importe ! s’exclamait-il. Tout le reste est vanité.

(Sylvie GERMAIN, Le vent reprend ses tours, Paris, Albin Michel, 2019.)